
|
|
|
Le dossier du mois de l’Observatoire
|

|
Accueil > Point de vue
|

|
La marquéthique: De l’improbable et nécessaire gouvernement éthique
des marques.
Par Benoît Heilbrunn
Derrière le thème de l’éthique des marques se cache
un noeud de questions liées respectivement à la place de l’humanisme
dans nos sociétés, à la responsabilité croissante des
entreprises et au rôle inédit des marques dans notre vie intime et sociale
(Klein, 2001). Plutôt que de disserter à l’infini sur la possibilité pour
le marketing d’être éthique, nous poserons d’emblée
la capacité des marques de disposer d’une éthique d’où l’idée
d’une nécessaire éthique des marques.
Encore reste-t-il à comprendre ce qu’éthique vient signifier dans
ce contexte. Peut-on par exemple envisager une compatibilité des principes
guidant le management de la marque avec des principes dits éthiques ? Ou bien
faut-il considérer que l’éthique est instrumentalisée comme
arme de positionnement des marques, l’éthique ne représentant
alors « qu’une vague façade prête à être piétinée
et trahie (…), un outil marketing qui se révèle vite pitoyable
(voire) un fond de bonne conscience (De Broglie, 2002, p. 81).
Outre le succès indéniable de projets d’entreprises telles que
Ben&Jerry, Patagonia ou The Body Shop ou encore le café labellisé Max
Havelaar, il s’agit aujourd’hui face à un consommateur-citoyen
de poser les conditions d’une éthique de la marque qui semble aussi nécessaire
qu’elle semble improbable. A ce dessein, nous nous proposons de raisonner en
trois moments en nous demandant tout d’abord pourquoi cette question de l’éthique
des marques résonne de façon essentielle dans la vie de nos sociétés,
en mettant ensuite à jour le noeud de questions que recouvre l’idée
même d’éthique des marques et en proposant enfin un ensemble de
traits définitoires de l’éthique de la marque.
L’émergence de la dimension éthique des marques
La question de l’éthique des marques n’est certes pas inédite
puisqu’elle a donné lieu à de nombreuses réflexions dans
le domaine du marketing ou même à des initiatives telles que par exemple
le mouvement « éthique sur étiquette ». Mais au-delà de
la floraison d’ouvrage de qualité très inégale sur l’éthique
du marketing, force est de constater à quel point les interrogations entamées
il y a quinze ans déjà sur les interrelations entre la morale et le
marché ont changé de perspective. Alors que le débat portait
alors essentiellement sur la compatibilité possible de l’éthique
et du monde des affaires à partir du moment où les valeurs qu’ils
représentent ne sont pas homothétiques, il n’est plus aujourd’hui
vraiment envisageable de se demander si le capitalisme est ou non moral ou si les
entreprises ont une âme (Etchegoyen, 1990). Le propos est aujourd’hui
plus incisif en ce qu’il vise à délimiter les enjeux, les possibilités
et les limites d’une approche éthique du marketing plutôt que de
questionner sa légitimité. Par ailleurs, alors que la réflexion
sur la moralité des pratiques d’entreprises émanait auparavant
essentiellement des philosophes, elle est aujourd’hui l’apanage d’hommes
et de femmes qui, issus du monde managerial, apparaissent réellement soucieux
de donner un sens aux pratiques quotidiennes de leur entreprise (Rodik, 2004, Laville,
2002, Pastore-Reiss, 2002). On peut donc envisager la question de l’éthique
des marques à la croisée de plusieurs problématiques.
Le développement des logiques de cautionnement dans une perspective
de responsabilisation croissante des entreprises.
Souvenons-nous que la marque est essentiellement
affaire de délégation. Ce que j’achète dans une marque
c’est d’abord un transfert de compétence et le droit de ne pas
faire ce que je ne sais ou ne puis faire (par manque de temps, de compétence,
d’envie, etc.). La marque augure donc un axe de délégation ainsi
que l’illustre par exemple le positionnement ancestral de la marque Findus
comme substitution totale à la ménagère. On considère
d’ailleurs que le véritable usage économique de la marque date
du Moyen-Age, époque à laquelle la marque est considérée
comme un signe permettant de distinguer les artisans les uns des autres. Une loi
anglaise datant de 1266 impose par exemple aux boulangers d’apposer leur marque
sur la moindre miche de pain vendue de sorte à ce qu’en cas de faute
sur le poids de la miche, il soit possible de retrouver le fautif1. Ainsi la marque
assure ici la traçabilité du produit depuis son lieu d’origine.
Mais dès le Moyen Age la marque est également utilisée par les
marchands pour signifier les biens qui ne sont pas dignes de confiance et ainsi se
défausser d’une quelconque responsabilité. Or, le développement
d’une part du marketing relationnel (qui rend à nouveau possible la
relation directe entre le fabricant et ses consommateurs via notamment la mise en
place de services consommateurs) d’autre part des stratégies de cautionnement
par lesquelles les entreprises s'engagent derrière leurs produits et leurs
marques replace de facto le devoir du côté du fabricant. Nous pouvons
penser que le rôle des marques rend compte aujourd’hui d’un double
transfert ; d’un transfert de compétence du consommateur vers la marque
tout d’abord et d’un transfert de responsabilité du distributeur
vers le fabricant. On peut d’ailleurs penser qu’il existe symboliquement
un effet de symétrie entre l’importance du droit du consommateur que
prône la société consumériste et le développement
des devoirs des fabricants ainsi que l’attestent la responsabilisation des
industriels du tabac ou de l’agro alimentaire dans des pathologies pulmonaires
ou alimentaires. Ainsi, on peut se demander si la société démocratique
n’a pas subrepticement transmué la marque d’être de droit
en être de devoir, d’où le développement des engagements
de la marque et de la promesse comme fondement du contrat de la marque à l’égard
de son marché.
Du signe au système : la complexification de la marque.
De ce fait, l’idée même de marque a largement évolué au
cours des deux dernières décennies si bien qu’il convient de se
départir d’une vision ou plus exactement comme «signe ou symbole
servant à distinguer un produit afin de le différencier des produits
concurrents », selon la célèbre définition fournie par
l’American Marketing Association dès 1962. En effet, l’évolution
des pratiques de marquage empêche de réduire la marque au seul signe.
La marque peut être conçue comme un ‘moteur sémiotique’ chargée
de promouvoir du sens et des valeurs. Une lecture sémiotique de la marque peut
s’avérer fructueuse pour penser le rôle de l’éthique
dans le dispositif de la marque. Ainsi, le parcours génératif de la
signification issu de la sémiotique greimassienne présuppose que le
sens se produit par enrichissement progressif à partir d’un noyau constitutif
(les valeurs fondamentales) et remonte progressivement à la surface jusqu’à sa
mise en scène discursive à travers des objets et des signes. Dans cette
perspective, l’élaboration d’une marque consiste à considérer
trois plans distincts, à savoir :
Une mise en intrigue visant à mettre à jour les programmes d’actions
et de valeurs de la marque. C’est bien évidemment à ce niveau
là que se situe l’éthique de la marque à l’instar
de The Body Shop qui ne vend pas des produits cosmétiques mais vise davantage à transmettre
une philosophie politique à propos des femmes, de l’environnement et
de l’entreprise éthique (voir notamment Rodik, 2004). Il s’agit
ici de définir quels types de projets et de valeurs la marque souhaite articuler
mais aussi quel type de contrat elle souhaite établir avec ses destinataires
; ainsi que le dit Jean-Marie Floch, « il n’est de marque sans contrat
implicitement ou explicitement passé ». Ce premier niveau également
appelé niveau axiologique de la marque correspond aux valeurs profondes de
la marque ; il s’agit en quelque sorte du noyau dur de la marque, qui comprend
des dimensions telles que la vision et la mission. Or l’éthique s’enracine
en effet dans la vision qui correspond au point de vue que porte la marque sur son
marché, sa manière propre « d’informer le réel » ;
ainsi Polaroïd n’est pas tant un appareil photo qu’un « lubrifiant
social », IBM ne vend pas des ordinateurs mais des « solutions d’affaires » ;
de même Swatch se définissant comme « un accessoire de mode qui
accessoirement donne l’heure » a profondément redéfini la
conception du marche de l’horlogerie pour ensuite proposer une idée du
temps ; Enfin Dieno Rosso, propriétaire des jeans Diesel déclarait-il
par exemple : « nous ne vendons pas un produit, mais un style de vie (…)
Le concept Diesel, tout est là. Une façon de vivre, une façon
de s’habiller, une façon de faire. Nous retrouverons plus loin cette
idée fondamentale que l’éthique est intimement liée à l’idée
de posture.
L’éthique engage par ailleurs une mission, c’est-à-dire
ce que la marque entend faire pour changer le monde et imposer sa vision, son point
de vue en le faisant partager à ses publics ; cette dimension renvoie à la
relation de fiducie qui fonde toute marque, c’est-à-dire les termes de
l’engagement qui lie subrepticement la marque à ses consommateurs actuels
et potentiels ; Contrex s’engage à l’égard de ses consommatrices à travers
un « contrat minceur’, Caprice des Dieux nous propose « le paradis
sur terre » tandis qu’Accor s’affiche comme fabriquant de sourire
et qu’Essilor propose ne nous faire « mieux voir le monde ».
Une mise en scène de ces valeurs à travers le choix d’une certaine
esthétique, d’un certain code de communication, d’un certain type
d’articulation entre les éléments linguistiques et iconiques du
logo, etc. Une mise en signes qui correspond au choix des éléments plastiques
de la marque :couleurs, formes, symboles, etc.
Une telle perspective a l’avantage de montrer la nécessaire éthique
de la marque dans la mesure où la marque est l’articulation à travers
ces trois niveaux d’une expression et d’un contenu et donc d’une éthique
et d’une esthétique (voir notamment Floch, 1995).
Du management au gouvernement des marques
Dans une société sécularisée, une société qui
n’est plus structurée par un système de croyances religieuses,
et largement dépolitisée, les grandes marques contribuent grandement à produire
du sens et à structurer les modes de pensées et d’action des citoyens.
On peut alors véritablement parler d’un gouvernement exercé par
quelques grandes marques, qui, s’étant subrepticement glissées
dans nos vies intimes et quotidiennes, parviennent à structurer nos attitudes
et nos comportements. De telles marques sont devenues des instances gouvernantes parce
qu’elles ont largement pré-empté l’espace physique, symbolique
et idéologique des sociétés occidentales et sont parvenues à régir
nos façons de penser, de parler, d’agir. Pour jouer ce rôle de
gouvernance des corps et des âmes, les marques sont devenues de puissants moteurs
idéologiques, des sortes de machines à raconter des histoires pour mettre
en scène les produits de consommation et les rendre omniprésents dans
l’espace social. Une marque comme Nike est par exemple une gigantesque mise
en scène des produits permettant à l’individu de vivre certaines
expériences (dépassement de soi, accomplissement sportif, etc.).
Ce pouvoir idéologique des marques mondiales est rendu notamment possible par
la taille de leurs budgets de fonctionnement (qui ne l’oublions pas sont souvent
comparables à des budgets gouvernementaux !) qui leur permettent un don d’ubiquité et
une présence constante sur la scène médiatique. Les marques sont
devenues fortement prescriptives, nous enjoignant à certains comportements
(« Sourire la vie » nous dit Coca-Cola), et nous parlant de moins en moins
des produits pour nous asséner des discours sur la vie et du monde. « La
vie. La vraie » nous dit par exemple Auchan sans que nul ne s’en offusque
! De même, Benetton a pendant longtemps diffusé trimestriellement un
magazine (« Colors ») qui nous parlait de la Bosnie, de la Tchétchènie
et des conflits du Moyen-Orient, comme si cette marque s’arrogeait le pouvoir
de nous faire comprendre à nous citoyens-consommateurs le fonctionnement des
grands équilibres géo-politiques.
Mais alors qu’est-ce que gouverner ? Dans la tradition française, le
gouvernement renvoie essentiellement à la capacité de l’Etat à réaliser
le bien commun5 Dans la conscience des Français d’aujourd’hui,
c’est d’ailleurs à l’Etat et à lui seul de mettre
en oeuvre tout ce qui est nécessaire pour la réalisation du bien-être
commun, principe même adopté par la société française
pour maintenir sa cohésion. Venu de la tradition chrétienne et de la
raison philosophique, laïcisé par l’Etat, le bien commun fonde ensemble
le sens de l’Etat et la raison d’être de tout gouvernement. Il est
donc ce qui nous regroupe et sans lequel le pouvoir n’a aucune justification.
La marque et l’éthique du bien commun
Quelle est la capacité (et la volonté) des marques à vouloir
régir le bien commun ? Telle est la question que pose la notion même
de marque éthique. Pour Dominique Quessada (2001) la publicité (mais
ce que nous appelons ici la marque) vise finalement le parachèvement du projet
philosophique tel qu’énoncé par Platon dans La République, à savoir
l’organisation d’une cité harmonieuse et heureuse sous les auspices
du logos rationnel. La marque en sortant peu à peu de sa fonction strictement
commerciale a littéralement phagocyté l’ensemble des univers de
la vie sociale, politique et culturelle, phagocytant toute pratique visant un public.
Ce faisant, la marque s’est à travers la publicité subrepticement
arrogée le statut de discours des discours, statut donc s’enorgueillissait
justement la philosophie. Or la philosophie, en déniant la puissance séductrice
de la sophistique (cet art de faire du spectacle avec du logo comme le rappelle justement
Quessada) a également disqualifié l’opinion publique. De ce fait
la marque est une actualisation de ce que la philosophie contenait en puissance. Elle
a en quelque sorte repris, en récupérant la sophistique, les idéaux
de la philosophie platonicienne pour les incarner dans le réel des républiques
contemporaines. Ainsi, le discours publicitaire contribue à la définition
d’un ordre en fixant la place et les fonctions des bons objets, c’est-à dire
ceux qui sont désignés par la jouissance. Les techniques sophistiquées
du marketing permettent en effet aux publicitaires de détenir un savoir général
sur le désir et le société ; ils deviennent comme les dépositaires
d’un savoir de l’ordre qui leur permet de définir (comme le faisait
auparavant la philosophie) la manière qui serait bonne pour parvenir au bonheur,
attitude qui passe d’ailleurs dans le discours des marques comme dans la philosophie
par l’adhésion à une rationalité de type discursif. De
ce fait, la marque est à même de promouvoir l’idéal élaboré par
Platon et permet finalement l’effectuation du projet philosophique dans la cité-monde.
A ce titre, la marque s’érige souvent comme principe eudémonique
ou universaliste en reprenant finalement les principaux thèmes de la philosophie
antique.
L’éthique antique est en effet centrée sur le thème de
l’eudaimonia, la réussite de la vie individuelle, que chacun veut mais
sans vraiment savoir, le plus souvent, en quoi elle consiste. L’éthique
antique est une doctrine de l’art de vivre est d’ailleurs souvent une éthique
eudémoniste qui va chercher à fonder un intérêt de principe
pour le bien d’autrui, et au delà à donner une responsabilité non
pas seulement devant soi, mais aussi à l’égard de soi. La marque
s’érige en principe éthique dans la mesure où elle propose
une doctrine de la réussite de la vie ainsi que l’emblématise
la siganture de la marque auchan : « La vie, la vraie »….
Dans ce cas, l’éthique (dite universaliste) du devoir est de rendre compréhensible
un intérêt qui conduit l’individu à vouloir lui-même
cela dont il perçoit qu’il serait bon que tous le veuillent. On rejoint
ici le principe auctorial et scriptural de la marque que nous allons questionner par
la suite, à savoir qu’ « écrire consiste (avec Kant) à être
absorbé par les autres, à couler dans leurs veines, à occuper
leur entendement.
En deux mots, l’auteur voudrait n’être plus lui-même pour
devenir cet autre universel qu’il portait déjà en soi (Edelman,
2004, p. 312-3).
Problématisation du gouvernement éthique de la marque
A partir du moment où la marque devient non plus uniquement un objet de management
mais une instance de gouvernement, est-il envisageable d’attendre d’une
marque un quelconque principe éthique ? Par ailleurs, est-il possible d’appliquer à la
marque le code de réflexion éthique que nous appliquons aux individus
? Ainsi nous dit Van Parijs, « on peut douter qu’il soit possible d’atteindre
un équilibre réflexif quant aux critères définissant une
conduite correcte avec la même aisance- déjà toute relative- avec
laquelle on peut parvenir à caractériser les institutions d’une
société juste » (Van Parijs, 1996, p. 464)
La disjonction des sphères éthique et capitaliste
Une première approche consiste à se demander si cette éthique
n’est pas finalement contradictoire avec les principes mêmes du management.
On peut en effet penser que la confusion croissante entre les sphères de la
gouvernementalité et du management pose problème dans la mesure où les
valeurs et les principes directeurs qu’il représentent ne sont pas homothétiques.
Certes ‘manager’ renvoie étymologiquement à la gestion du
ménage et des affaires privées. Néanmoins, manager c’est
avant tout piloter une organisation avec pour objectif de créer de la valeur
que celle-ci soit financière mais aussi humaine, technologique, sociétale
et donc idéologique. Or la marque n’est souvent plus uniquement pilotée
par l’entreprise et se retrouve à la croisée d’un réseau
d’acteurs ; elle est alors souvent le lieu d’une tension entre d’une
part les actionnaires qui exigent qu’elle dégage le maximum de marge
(logique financière) et les consommateurs qui lui demandent d’être
un vecteur de sens.
C’est semble-t-il justement au carrefour de ces deux chemins, lieu de tension
entre une approche financière et une approche existentielle que se situe le
débat sur le caractère éthique de la marque. Se pose donc la
question de la disjonction des ordres qui constitue notamment le principal argument
de Comte-Sponville (2004) pour considérer la foncière amoralité du
capitalisme. Ainsi Comte-Sponville distingue-t-il quatre ordres, à savoir :
- l’ordre technico-scientifique structuré intérieurement par l’opposition
du possible et de l’impossible, mais incapable de se limiter soi-même
et donc limité par un deuxième ordre,
- l’ordre juridico-politique, lequel est structuré intérieurement
par l’opposition du légal et de l’illégal, et lui-même
limité par
- l’ordre de la morale fondé sur le principe du devoir et de l’interdit,
lequel est ouvert par en haut par un quatrième ordre,
- l’ordre éthique ou ordre de l’amour.
Les différences dans les types respectifs de structuration interne de ces ordres
les rend incompatibles et comme étrangers l’un à l’autre.
Ainsi, nous dit l’auteur, « ma thèse est radicale : dans ce premier
ordre (l’ordre économico-techno-scientifique) rien n’est jamais
moral. Et du même coup, rien n’est jamais, en toute rigueur, immoral (Comte-Sponville,
2003, p. 76). L’on retrouve le même type d’argumentation dans l’article éthique
appliquée du Dictionnaire de philosophie d’éthique et de morale
(Canto-Sperber, 1996, 2004). Ainsi, « nos sociétés s’appuient
sur trois forces normatives qui convergent ou s’opposent : premièrement
l’économie qui fournit des valeurs (efficacité, rendement, concurrence)
ainsi qu’une rationalité selon laquelle tout s’évalue en
termes de coûts/bénéfices ; deuxièmement le développement
techno-sicentifique qui, par l’usage d’une rationalité de type
,opératoire, fournit des procédés et des moyens à l’économie
; troisièmement, le droit qui, en réglementant les rapports sociaux, établit
des normes et des interdits » (Parizeau, 1996, p. 536). Cette approche conduit à une
forme de déséspérance quant à une éthique du capitalisme
et de la marque. « il n’y a aucune raison de supposer l’existence
d’une harmonie systématique entre ce que l’éthique recommande
et ce que requiert la maximisation du profit » (Van Parijs, 1996, p. 464).
Ethique = morale ?
Finalement, deux présupposés empêchent de penser la marque éthique.
Le premier est de considérer que l’éthique et la morale se recouvrent
et qu’une marque ne saurait être morale dans la mesure où le capitalisme
et la morale fonctionnent sur des registres de valeurs qui ne sont pas homothétiques.
Le second repose sur une approche positive de la communauté (comme partage
d’un propre) qui évacue finalement la notion de devoir (notamment de
la marque à l’égard de ses consommateurs). Si l’on accepte
l’idée d’une communauté dans la perspective de la dette
et du devoir, il nous faut maintenant montrer comment cette notion de dette revoie
finalement à celle d’éthique. Pour ce faire, nous suivrons les
prescriptions de Paul Ricoeur, à partir notamment de son ouvrage Soi-même
comme un autre qui va nous permettre de nous doter d’une notion claire de l’éthique.
En effet nous dit Ricoeur (1990, p. 200 et sq), qu’en est-il de la distinction
entre éthique et morale à partir du moment où rien dans l’étymologie
ou dans l’histoire de l’emploi des termes de l’impose ? L’un
vient du grec, l’autre du latin ; et les deux renvoient à l’idée
intuitive de moeurs, avec la double connotation de qui est estimé bon d’une
part et de ce qui s’impose comme obligatoire d’autre part. Aussi Ricoeur
se propose-t-il de réserver le terme éthique pour la visée d’une
vie accomplie et celui de la morale pour l’articulation de cette visée
dans des normes caractérisées par la prétention à l’universalité et
par un effet de contrainte. La question du recouvrement possible des champs de l’éthique
et de la morale renvoie alors à une distinction classique dans la philosophie
entre une éthique de la vie bonne, dérivée d’Aristote,
et une morale de la norme formulée dans toute sa clarté par Kant. Il
s’agit en fait d’une différence entre une éthique téléologique
qui souligne le rôle d’une assise de la bonne action dans un ensemble
d’habitudes et de pratiques concrètes constitutif de la vie bonne et
l’insistance de la loi morale hors de toute considération de son insertion
matérielle. Ainsi, l’éthique peut être caractérisée
par sa perspective téléologique (la visée d’une vie bonne),
alors que la morale s’inscrit davantage dans une perceptive déontologique.
Ainsi, ce que nous pouvons tracer dans la lignée de la ligne éthique
est l’idée d’une visée (liée à une certaine
conception de vie bonne) ainsi que l’idée d’un engagement et donc
de devoirs sur lesquels nous reviendrons par la suite.
La question de l’auteur
Accepter l’idée et la nécessite d’une éthique de
la marque pose également la question de l’agent et donc de l’ascription,
c’est-à-dire des réponses que nous faisons à la question
du « qui ? » ie la même chose à quoi sont attribuées
prédicats psychiques et physiques qui devient un ‘quelqu’un’ en
réponse à la question qui ? Or force est de constater qu’une marque
ne dit jamais ‘je’… Il nous faut donc sortir d’une approche
substantielle, ontologique et identificatoire de la marque pour tenter de questionner
l’assimilation ou l’écart susceptibles d’exister entre l’ascription
et l’imputation morale et juridique. Si l’on met à part le cas
particulier des marques corporate, qui s’engage finalement derrière la
marque ? En d’autres termes qui est l’auteur derrière la marque
? Foucault a par exemple montré que l’auteur était essentiellement
un instaurateur de discursivité. « Et l’auteur n’a qu’un
seul et unique objectif : montrer, démontrer, prouver que c’est lui,
en son nom propre, qui parle ; La souveraineté se réduit à une
prise de parole en son nom. (Edelman, 2004, p. 319).
Propositions définitoires pour une éthique de la marque
L’éthique comme modalité opératoire des comportements
La question de l’auteur et de l’ascription nous propose un premier chemin
vers l’éthique. Ainsi que l’énonce Edelman, un auteur au
sens des Lumières, « c’est essentiellement un émetteur de
vérité, un émetteur de raison, un diffuseur de normes(…)
il propage la bonne nouvelle d’une « émancipation possible et vraisemblable
de l’humanité. Pour exercer pleinement sa mission, pour être pleinement
efficace, il doit s’absorber dans sa fonction, être lui-même ce
qu’il enseigne (…) en d’autres termes, il doit instaurer entre
soi et soi le même rapport qu’il instaure avec l’autre » (Edelman,
2004, p. 311-2). Cette rapproche est fondamentale puisqu’elle nous donne une
définition minimale de l’éthique comme modalité opératoire
des comportements . Ainsi une définition a minima de l’éthique
serait la mise en conformité des engagements de la marque avec ses actions
et comportements ; autrement dit l’éthique renverrait à la capacité de
la marque à tenir ses promesses tant vis-à-vis d’elle-même
que vis-à-vis de ses différents publics. Devant l’impossibilité de
renvoyer la marque à un je ou du moins à une auteur, qui ne peut être
que fictif notamment dans le cas des marquesproduits, il faut donc nécessairement
penser l’éthique à l’aune du soi et donc de l’identité.
Conclusion : du symbole au devoir
C’est justement en revenant à cette idée de devoir que la marque
peut jouer le rôle communautaire dont elle se prévaut bien souvent. Ne
trouve-t-on d’ailleurs pas dans l’étymologie une réponse
claire à la question de l’éthique de la marque ? Ainsi, la marque
est symbole, sachant que l’on trouve parmi les acceptions du mot sumbollon,
l’idée de convention, de contrat ou encore d’écot (au sens
de payer son écot). Or, n’est-ce pas justement de charge qu’atteste
la notion de communauté ? En effet, le premier sens attesté par les
dictionnaires du substantif communitas le définit par son opposition au mot
propre. Comme le rappelle Esposito (2000), est dit commun dans toutes les langues
néo-latines ‘ce qui n’est pas propre à’, ce qui commence
là où le propre finit. Le commun est ce qui appartient à plus
d’un, à plusieurs ou à tous, et par conséquent est public,
par opposition à privé, ou bien général (mais aussi collectif)
en contradiction avec particulier. Mais à ce premier sens s’ajoute un
autre sens, à savoir que le munus promeut l’idée de ‘devoir’ (obligation,
charge, office, fonction). Une fois que l’on a accepté le munus, on est
placé dans l’obligation de rendre en retour, soit en termes de bien,
soit en termes de service. Munus est en somme le don que l’on donne parce que
l’on doit donner et que l’on ne peut pas ne pas donner. Mais paradoxalement,
bien qu’il naisse d’un bienfait reçu précédemment,
le munus désigne seulement le don que l’on donne, pas celui que l’on
reçoit. Il est tout entier orienté dans l’acte transitif qui consiste à donner.
Il n’implique en aucune manière la stabilité d’une possession
et d’autant moins la dynamique d’acquisition d’un gain, mais une
perte, une soustraction, une cession. Il est un ‘gage’ ou ‘tribut’ que
l’on paye de manière obligatoire. N’est-ce pas justement ce tribut
qui nous permet de mieux comprendre la dimension éthique de la marque ?
Benoît Heilbrunn
© Communication Sans Frontières® avril-mai-juin
2008 - tous droits réservés.
|