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Sri Lanka un an après le Tsunami. Photographier la reconstruction 

Jean-Michel DELAGE


LE PROJET : UN TRAVAIL DE MÉMOIRE.

Dès l'annonce de la catastrophe, je suis resté comme tout le monde à regarder en boucle les télévisions... Puis très vite, j'ai décidé de me rendre au Sri Lanka. En tant que photographe free-lance, j'ai vite compris que je ne pouvais rivaliser avec les dizaines de photographes envoyés par des agences ou des magazines. J'ai donc rapidement envisagé de travailler sur l'après-tsunami. Bien sûr, en janvier, on ne parlait pas encore de « reconstruction ». Nous étions dans la phase d'urgence. Images spectaculaires en Une de la presse ou à la TV, mobilisation extraordinaire dans le monde entier... il me semblait qu'il était intéressant de faire un travail de mémoire. Il y a eu cette vague, ces destructions, ces centaines de milliers de victimes. Cinq minutes d'horreur. Ce qui m'intéressait, c'était la suite : Comment un pays comme le Sri Lanka allait pouvoir se relever ?
J'ai voulu m'engager dans un travail de longue haleine. Un an, deux ans, peut-être plus.

La reconstruction ne s'arrête pas aux bâtiments, aux infrastructures. Je pense aussi aux survivants, à ces enfants qui vont devoir vivre avec cela. Évidemment, en terme de photographie, la reconstruction est beaucoup moins spectaculaire que la catastrophe en elle-même. D'où un manque d'intérêt des médias qui ne se déplaceront que pour les « six mois après » ou les « un an après »... Pour ma part, j'ai déjà effectué quatre séjours au Sri Lanka depuis le 1er janvier. Un autre voyage est prévu en novembre et d'autres suivront au cours de l'année 2006.

De ce travail, j'aimerais en tirer une exposition et un livre. Je me suis mis à la recherche de partenaires et d'un éditeur.

Janvier 2005.

Le 26 décembre, après un tremblement de terre au large de Sumatra (Indonésie), un tsunami s'abat sur plusieurs pays d'Asie du sud-est, dont le Sri Lanka.

Cinq jours plus tard, j'atterris à Colombo. Je découvre un pays sous le choc. Les 3/4 des côtes du pays sont dévastées. Plus de 30000 personnes sont mortes. Des dizaines de milliers de sri lankais ont perdu leurs maisons. Le spectacle est hallucinant. Un paysage de guerre, comme si des bombes s'étaient abattues sur les villages.

« © Jean-Michel Delage »
© Jean-Michel Delage
Janvier 2005: Peralya, sud de l'île. L'homme, rencontré sur les ruines de sa maison, montre la photo de sa fille décédée.

Les ONG et les armées de plusieurs pays sont venues en grand nombre pour porter secours. Il faut trouver des solutions pour reloger provisoirement la population, les nourrir, leur fournir de l'eau potable. Les écoles, les temples sont réquisitionnés, des campements sont improvisés.

Pendant trois semaines, je photographie la côte sud, de Colombo à Matara. Je me rends également dans le Nord, à Jaffna et dans la zone contrôlée par le LTTE et principalement le village de Mullaittivu qui est complètement ravagé. Fortement impressionné par ce premier voyage et son lot de rencontres avec un peuple en détresse, je décide de m'investir dans un travail de fond sur la reconstruction.

« © Jean-Michel Delage »
© Jean-Michel Delage
Janvier 2005: Région de Jaffna, camp de réfugiés.

Le monde entier a été bouleversé par cette catastrophe. Jamais les gens n'ont autant donné pour une cause humanitaire. J'aimerais pouvoir témoigner de la progression au fil des mois, et me rendre sur place régulièrement, au moins pendant une année.

Mars 2005.

Les medias français ont nettement délaissé le tsunami. Ce n'est évidemment pas le cas dans la presse sri Lankaise. Je retourne sur la côte sud, de Galle jusqu'à Hambantota. Les réfugiés ont dû quitter les écoles.

Les plus chanceux ont pu retourner dans leur famille, les autres habitent à présent dans des campements de tentes. Trois mois à peine après la catastrophe, la vie s'organise tant bien que mal. Les pêcheurs, les plus touchés, n'ont plus de bateaux. L'aide humanitaire s'organise. Réparation des bateaux, construction de nouvelles embarcations, nettoyage des puits... La petite ville d'Hambantota a particulièrement été touchée.

« © Jean-Michel Delage »
© Jean-Michel Delage
Mars 2005: Près de Trincomalee, dans un camp de réfugiés

Des tentes ont été installées sur le bord de mer, tout autour de la mosquée. C'est la saison des pluies et les abris sont régulièrement inondés. Le gouvernement a décidé de reconstruire 6000 maisons pour les sinistrés. Et les travaux ont déjà commencé. Ce n'est pas le cas partout. Une loi interdit toute reconstruction à moins de 500 m du rivage. D'où le mécontentement des pécheurs.

« © Jean-Michel Delage »
© Jean-Michel Delage
Mars 2005: Batticaloa, Est de l’île. Une ancienne usine a été transformé en camp de réfugiés. Plus de 1000 personnes vivent dans des tentes.

Dans l'Est du pays, Batticaloa, Trincomalee, les choses avancent beaucoup plus lentement. La situation politique n'est pas simple. Quelques villages de d'habitations temporaires se construisent à Batticaloa. Dans les camps de réfugiés, la population est toujours aussi désabusée. Le tsunami ne se fera pas oublier de sitôt. J'écoute les témoignages, la douleur des gens. Beaucoup ne demandent qu'à reprendre leur travail. Et bien sûr, retrouver une maison pour recommencer une nouvelle vie.

Mai 2005.

Il ne s'est passé que six semaines depuis mon précédent séjour. (Entre temps, je me suis rendu en Inde, sur les côtes du Tamil Nadu pour me rendre compte de la situation dans cette région également touchée par le tsunami). À nouveau, je longe la côte Sud. Des abris temporaires ont été construits mais il reste encore de nombreuses personnes vivant sous tente. Je ressens un certain mécontentement chez les réfugiés. Malgré tout, il faut reconnaître que les choses avancent. Le gouvernement n'a pas encore tranché sur la zone non-constructible. 100 mètres, 200 mètres ? Cette décision retarde la reconstruction des maisons. Il faut trouver des terrains et les pécheurs refusent de se retrouver à des km de la mer. Il y a aussi des pénuries de matériaux de construction. Les distributions de bateaux ont commencé et des pécheurs ont repris leur activité.

Petit à petit la vie reprend. Les zones dévastées ont été nettoyées, les débris retirés. Restent ces carcasses de maisons éventrées. Cinq mois après le tsunami, je me surprends à regarder cet océan bleu turquoise avec un sentiment de frayeur. Je prends l'avion pour Jaffna. Retour à Mullaitivu, en zone LTTE. Ici, les bulldozers ont commencé à raser les ruines. La vie a repris, les commerces ont ré-ouvert. Mais les habitants sont encore dans des camps de maisons temporaires. Pas un arbre pour se protéger du soleil de plomb. Les réfugiés semblent résignés. 20 ans de guerre, de souffrance et maintenant, ils sont à nouveau obligés de vivre dans un camp.

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Mai 2005: Près de Jaffna, un homme, qui a perdu des proches, pose au milieu des croix plantées non loin de son village. Les victimes ont souvent été enterrées dans des fosses communes.

Déjà pratiquement six mois se sont écoulés depuis le drame. Les médias étrangers sont de retour. Les reportages sont parfois assez négatifs. Pour beaucoup la reconstruction n'avance pas assez vite. Évidemment que tout le monde aimerait voir la population relogée dans de vraies maisons en dur, avec à nouveau du travail et une vie normale. Mais il ne faut pas oublier l'ampleur de la tâche, les difficultés d'approvisionnement en matériaux et surtout les problèmes politiques.

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Septembre 2005.

Près de quatre mois ont passé depuis mon dernier voyage. La situation politique a bougé. Des elections vont se dérouler prochainement, la campagne électorale démarre. Plus grave, la crise monte entre le LTTE et le gouvernement. Un ministre a été assassiné, probablement par les « Tigres tamouls ». La violence et les provocations sont quotidiennes.

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Septembre 2005: Arugam Bay, dans l'Est de l'île. Ces élèves n'ont toujours pas d'école. Depuis près de 9 mois, la classe se fait sous les arbres

Et le tsunami dans tout cela ? Il ne fait plus la Une ici non plus. Je décide de faire le tour de l'île en moto, de Hikkaduwa à Batticaloa. La meilleure façon de voir où en est la reconstruction. La côte sud-ouest a changé. Les tentes ont quasiment disparu du paysage (reste encore un grand camp près de Galle). Des centaines d'habitations temporaires ont été construites. Le problème de la zone de sécurité (cent, deux mètres ?) n'est toujours pas réglé. Certains habitants reconstruisent malgré l'interdiction sur les ruines de leur maison. D'autres désespèrent de ne pas avoir de terrain. Des maisons en dur ont également été construites par les ONG et par le gouvernement. Plus à l'Est, à Hambantota, le fameux nouveau village a beaucoup évolué. Déjà des centaines de maisons sont sorties de terre et beaucoup ont été attribuées aux sinistrés. Mais tout n'est pas si rose. Dans cette région très touchée, et sur toute la côte Est, les choses vont beaucoup plus lentement. Dans le district d'Ampara et particulièrement à Arugam Bay, les abris temporaires sont tout juste construits. J'ai visité une école où les enfants font encore la classe sous les arbres ou sous des abris de fortune. Leur école ne sera pas reconstruite avant 6 ou 8 mois...

« © Jean-Michel Delage »
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Septembre 2005: À Hambantota, dans le Sud-Est de l’île. Les enfants ont repris leurs jeux sur la plage.

A Batticaloa, les camps de réfugiés se sont pratiquement tous vidés. Les familles ont pris le chemin des villages de maisons provisoires. Des centaines d'habitations de bois et de tôle plus ou moins bien construites. Pour combien de temps ? Un an, deux ans ? Ce dernier voyage me confirme mes craintes. La reconstruction ne se fera pas si rapidement. Et ce malgré le travail énorme des organisations humanitaires et l'argent des donateurs. La mission est énorme. Il faudra encore longtemps avant d'envisager un retour à la vie d'avant le tsunami. J'envisage de repartir fin novembre. À la veille du premier « anniversaire » de la catastrophe.

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© Jean-Michel Delage
Septembre 2005: Peralya, Côte ouest de l’île. C’est ici que le train a été emporté par la vague, tuant plus de 1800 personnes. La carcasse a été remise sur les rails. En attendant d’être transformée en mémorial.

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