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Les médias sont-ils responsables des crises oubliées ?
Par Bruno David
Président de Communication Sans Frontières
Tout d’abord, il me semble nécessaire de nous mettre d’accords sur ce que nous entendons par « crises oubliées ». En effet, ce « concept » est un moteur originel de l’action des humanitaires depuis de nombreuses années et peut, de ce fait, être perçu comme « datant » et ne participant en rien à la construction des nouvelles réflexions au sein même du milieu des acteurs de la solidarité. Il fait toutefois, de nos jours, son grand retour. A tel point qu’il semble, lui-même sur-médiatisé, en particulier par les organisations qui veulent se rendre visibles bien que victimes d’un zapping humanitaire subi ou provoqué.
Ce vocable est, au fil du temps et par la force des choses, devenu un fourre-tout dans lequel se glisse un ensemble de situations dites de “crises” qui n’ont pu émerger, s’imposer au yeux de l’opinion publique comme des problématiques recevables malgré les efforts répétés de ceux qui le souhaitaient, légitimement ou non d’ailleurs. En second lieu, les “crises oubliées” incluent les “crises” qui ont mobilisé l’opinion et des acteurs importants de la contre-crise, en premier lieu les politiques et les ONG1 , mais qui ne semblent plus déclencher de mobilisation particulière. Il est donc important de bien dissocier ces deux aspects. A savoir les “crises oubliées” définies comme telles parce que les médias n’en parlent jamais ou très peu et les “crises oubliées” déterminées aussi comme telles parce qu’elles ont préalablement mobilisé mais qui, désormais, ne recueillent plus l’écho attendu par certains. Enfin, une autre question incontournable se pose : de qui, ces crises sont-elles oubliées ? Quatre grandes catégories se distinguent ici : la communauté politique internationale et ses “agences”, le grand public et les donateurs, les médias et enfin le tiers secteur. Pourquoi donc les médias sont-ils les seuls à recevoir l’opprobre des autres groupes lorsqu’une crise n’émerge pas dans l’opinion publique2 ?
Les médias sont considérés dans les pays occidentaux, comme le pivot central de l’information générale des peuples et de leurs dirigeants.
Ceci peut s’expliquer par le fait que les médias sont considérés dans les pays occidentaux, comme le pivot central de l’information générale des peuples et de leurs dirigeants, instruments de démocratie et de contre-pouvoir. Dès lors, une crise ne deviendrait “oubliée” que lorsque les médias3 (ou les journalistes) ne feraient pas “leur travail”. Ce raisonnement est intéressant car il suppose que les médias sont les vecteurs indispensables
et incontournables de l’action humanitaire et de ce fait, devraient en être un levier systématique voire obligatoire. Si l’on sait déjà que les ONG sont média-dépendantes, il soulève toutefois la problématique de la relation entre les médias et les ONG tant dans le fond que dans la forme. Il pose aussi la question de l’éthique et de la déontologie communes entre journalistes et humanitaires, et bien sûr de l’indépendance des uns vis à vis des autres4 . Depuis le recentrage de Médecins du Monde sur ce thème en 2005 –nous soignons ceux que le monde oublie peu à peu- et qui est, depuis près de 25 ans, en définitive, l’essence de ses actions, l’association a redonné l’éclairage indispensable que l’humanitaire attendait depuis de nombreuses années en se déterminant comme l’exact contrepoint de “nous nous occupons de ceux dont le monde se préoccupe en ce moment” et qui semble être devenu un leitmotiv médiatico-humanitaire pour certains.
Une prise de recul indispensable dont quelques humanitaires sont les garants.
La position5 de Médecins du Monde, unique dans le tiers secteur, est venue d’une longue et difficile réflexion, dont peu d’associations sont capables. Elle est née de la volonté d’une prise de recul indispensable dont quelques humanitaires sont les garants. Notamment celle de se resituer en permanence dans un contexte en perpétuel mouvement, loin des projecteurs, où rien n’est jamais définitif ni limpide, où se côtoient des enjeux divers. Cela les oblige à prendre un chemin généralement escarpé, difficile, parfois dans un brouillard total et sans balise, afin de ne pas tomber dans les nombreux pièges qui leur sont tendus. Cette mission d’ “éclaireur” s’oppose à l’ambition du “surfeur” sachant que les crises et les catastrophes vont, selon les experts, se multiplier dans les années à venir6 . Dans un monde en désordre, dans lequel il est très difficile, y compris pour les plus aguerris, de faire le tri, vont naître de nouvelles typologies de crises auxquelles ils devront faire face. Encore plus diffuses, plus sournoises et plus étendues que celles auxquelles nous sommes tous plus ou moins préparés. L’enjeu majeur qui s’impose donc aux “humas” comme aux médias, est celui de savoir d’une certaine manière, dans quel “camp” l’on se situe. Nous avons le choix de rejoindre celui des “éclaireurs” ou celui des “surfeurs” humanitaires et médiatiques dont les seuls buts seraient de prendre en marche le train des “opportunités”. Que voulons nous en fin de compte ? Montrer au monde notre “savoir faire” ? Mobiliser les opinions par tous les moyens ? “Capturer” toujours plus de dons afin de continuer indéfiniment nos actions ? Fabriquer des “grandes surfaces de la solidarité” ou des “surfaces spécialisées” dans lesquelles nous vendrions de la compassion à tous les rayons ? Certains des donateurs nous posent déjà ces questions. Certains médias nous les formulent aussi par la distance qu’ils prennent avec nous sur des crises que nous voudrions voir émerger. D’autres, quant à eux, surinvestissent des “crises”, nous mettant ainsi au pied du mur de celles qui ne le sont pas. Ils nous imposent un calendrier qui n’est pas celui que nous avions pourtant élaboré avec beaucoup de soins et d’espérance. Ce questionnement “raisonnable” est donc fondamental car il redéfinit notre position face aux médias et non l’inverse. Il permet de recentrer le débat sur notre finalité. La question n’est donc pas, pour moi, celle de la responsabilité des médias dans les “crises oubliées”, mais plutôt l’inverse.
De notre responsabilité face aux médias.
Quelle est notre responsabilité face aux médias dont chacun connaît de mieux en mieux les mécanismes et notre dépendance ? Quels sont ceux, parce qu’ils sont affranchis, peuvent jouer un rôle déterminant dans l’éclairage de situations abominables et complexes
que vivent des êtres humains ? Comment pouvons-nous les y aider plutôt que d’essayer à chercher inéluctablement celui qui va promouvoir aux mieux nos propres intérêts dans les “crises” que nous avons “investies” ? Que penser ainsi des plans de communication qui promeuvent certaines associations ou agences de l’ONU dans les programmes de télé-réalité, dans les magazines people et autres « talk show » ou jeux télévisés par exemple ? Nous courrons des risques majeurs lorsque nous nous voyons incapables de permettre au grand public de discerner ce qui nous détermine et nous différencie les uns des autres. Nos valeurs, nos ambitions, nos actions et nos statuts ne sont pas tous les mêmes. Figés dans le consensuel mou du type “Relief Friendly”7 , l’on en vient à fabriquer du flou et ne plus permettre à quiconque de savoir qui est qui et qui fait quoi. Parfois, nous laissons faire sans rien dire et parfois même nous y contribuons. Nous savons pourtant que les mécanismes médiatiques sont inéluctablement contraints par l’actualité et les éphémères tendances d’une époque dont certains se délectent ; le Pakistan le vit en ce moment même. Vouloir entrer dans cette voie revient, à mon sens, à creuser notre propre tombe et celles des bénéficiaires que nous représentons. C’est accepter de surfer sur des mécanismes qui sont à l’opposé des idéaux, des valeurs et des actions que nous défendons. C’est ainsi que nous fabriquons nous-mêmes des “crises oubliées”. D’une part parce que certaines d’entre elles ne sont pas “vendables” et ne feront pas recette face à la marchandisation de l’information et à la logique économique à laquelle sont confrontés les médias-entreprises et, d’autre part, du fait que nous intégrons les crises dans un calendrier de communication qui s’apparente de plus en plus à une mécanique promotionnelle marchande, inadéquate pour ceux que nous voudrions tellement convaincre et aider. Cette logique explique, par ailleurs, la motivation de certains acteurs à gagner en notoriété, en parts de voix, en parts de marchés (ou parts de dons), en image, sans autre ambition que de se développer eux-mêmes. Les médias, comme les donateurs, ne nous pardonneront jamais cet écart éthique et déontologique, même si les ressorts communicationnels sont indissociables de l’action humanitaire8.
Quel avenir pour l’humanitaire ?
Cette question de la responsabilité des médias dans les crises oubliées ouvre donc un débat bien plus immense encore que celui que l’on imagine. Il pose la question de la finalité de l’aide humanitaire et de ses modes de fonctionnement. Verrons-nous à terme, des ONG en définitive prestataires humanitaires de l’action internationale commune à plusieurs Etats et financées pour cela9 ? Des supplétifs en quelque sorte, dont les buts ne seraient pas de mobiliser ou de dénoncer10 , mais d’agir en fonction de programmes proposés par des communautés politiques. Verrons-nous ces ONG de troisième génération11 qui considèrent en quelque sorte que les ONG de deuxième génération12 sont devenues au même titre que leurs aînées, des “agences” de la coopération internationale humanitaire, instruments diplomatiques de puissances politiques, opérer une fracture décisive dans le us et coutumes humanitaires. L’idée fait son chemin et se nourrit de l’amalgame permanent qu’entretiennent certaines ONG et agences Onusiennes, notamment dans l’orchestration de leur médiatisation, de la confusion des rôles et des genres qu’elles génèrent elles-mêmes dans les médias, des appels à la générosité du public qu’elles organisent alors même qu’elles sont financées par les Etats, mais aussi de la posture médiatique des armées et de leurs “interventions humanitaires” qui ne s’exercent qu’en fonction d’intérêts géostratégiques prédéterminés.
L’aide au prorata des médias.
“L’aide au prorata des médias” comme le considère Esther Duflo13 pose la question de l’égalité de traitement des catastrophes dans les médias. Elle précise que: “une catastrophe ayant lieu sur le continent africain a besoin de 48 fois plus de victimes pour être autant
couverte par la télévision américaine qu’une catastrophe ayant lieu en Amérique ou en Europe”. Si ce problème se pose à nous aujourd’hui, il reste qu’en toile de fond, nous agissons par “procuration” pour des personnes en souffrance et en dehors de toute logique d’industrialisation mercantile. C’est en se posant ce type de questions et en ayant le courage d’y faire face que nous pourrons faire en sorte que le monde n’enterre pas un peu plus, chaque jour qui passe, les Tchétchènes. Nous pourrons trouver les moyens de mobiliser les opinions non pas sur un ou deux otages connus mais sur les milliers d’otages inconnus détenus dans le monde. Nous pourrons éclairer l’humanité sur les pratiques sordides de certaines armées prétendues issues d’un monde libre et démocratique. Nous pourrons convaincre chacun de soutenir la cause des enfants drépanocytaires en Afrique qui meurent par milliers dans l’indifférence et la souffrance. Nous pourrons faire en sorte qu’aucune crise, quels que soient sa taille, son profil ou sa durée, ne soit oubliée. Enfin, nous ferons en sorte que les politiques ne dorment jamais sur leurs deux oreilles parce que les médias leur chuchoteront, avec nous, la liste des “crises oubliées”.
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1. Organisation Non Gouvernementale.
2. C’est ainsi considéré qu’une crise n’émerge que lorsque l’opinion publique en a été saisie et en conséquence mobilise les acteurs politiques soucieux de répondre aux attentes de leurs électorats.
3. Il est à ce titre intéressant de noter la vulgarisation et la condensation sémantique autour d’une profession telle que celle des journalistes, et des médias, presse, radio, télévision etc. sous le vocable général de “médias”. Ce regroupement est assez symptomatique de la stigmatisation qui peut s’exercer sur un groupe d’individus, une profession, une minorité par une majorité d’autres personnes persuadées d’avoir compris
l’origine des maux de la société dans laquelle ils vivent et dont une minorité serait responsable.
4. C’est envisager que les uns voudraient instrumentaliser les autres.
5. Communication Sans Frontières a été associée à cette réflexion.
6. Quelques-uns ne manqueront pas d’y voir des opportunités.
7. “Relief Friendly” : humanitairement correct, secours ami.
8. Comme le dit Benoît Heilbrun dans une interview donnée à Communication Sans Frontières : “L’économie solidaire ne pourra montrer qu’elle est empreinte d’une finalité spécifique que si elle développe des techniques de communication inédites”.
9. Seront elles absorbées par les Agences Onusiennes, ou auront-elles un statut équivalent ?
10. La Croix-Rouge par exemple.
11. Jeunes ONG récemment créées qui considèrent leurs relations avec les ONG de deuxième génération, comme ces dernières les conçoivent avec les institutions internationales qui les subventionnent et qu’elles dénoncent parfois.
12. ONG issues du mouvement des French Doctors.
13. Esther Duflo Professeur au Massachussetts Institute of Technology (MIT) “l’aide au prorata des médias” in Libération du 21 novembre 2005 - rebonds p.41.
Pour lire l’article d’Esther Duflo http://www.liberation.fr/page.php?Article=339849
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